Chi Chi

Résumé en vrac d’une semaine au Mexique:

J’ai bronzé en autant de teintes que je possède de maillots de bain et de lunettes de soleil. 50 (presque) shades of Geneviève.

*J’ai lu six livres ( An abundance of Katherines, Looking for Alaska, Dear Sugar, Document 1, Paper Towns, Flatscreen). Je les ai tous A-DO-RÉ et en ai lu de nombreux extraits à voix haute à mon chum, (désolée). Merci pour les prêts, MEF, GenLef et Doum.

*J’ai le meilleur chum et partenaire de vacances du monde. Toujours willing, drôle, posé, curieux. Comme dans la vie de tous les jours, finalement. Accessoirement, il est aussi celui qui s’enduit le plus consciencieusement de crème solaire au nord de l’Équateur, il est sexy quand il lit sous le soleil ou joue ironiquement au tennis en chest. Il est parfait pour partager des insides louches sur les Tabarnacos en vacances. What more can a girl ask for? Nada.

*J’ai écouté de la musique durant des heures. Idéal pour décrocher et ne pas entendre les conversations des compatriotes qui comparent les différents tout-inclus qu’ils ont fait au cours des années en surnommant leur serveur Miguel, « Big Mike ». (And you know me, with a lot of rhum!). Le tout avec une attitude un brin colonisatrice qu’il vaut mieux ignorer.

*Il existe une version latino-reggae d’Insane in the brain. Pis ça marche. Sans joke.

*Les jeunes parents de ma génération ont tendance à être surprotecteurs. Chaque gamin geignard vêtu d’une version Gagou Tagou d’un burkini m’a fait penser qu’on semble collectivement avoir oublié que nos propres parents nous laissaient toute la journée en maillot « avec pas de chapeau » à jouer dans le sable, pendant qu’eux fumaient des clopes en s’enduisant d’huile à bronzer. Ou on a appris de leurs erreurs?

*On a vu un gamin turbo relax pisser par terre à l’entrée d’un restaurant. Dans sa langue, -que nous n’avons malheureusement pas réussi à reconnaître-, ça se dit faire « chi chi ». C’est devenu notre mot favori de la semaine. Et le titre de cette publication.

*Cozumel semble être une destination prisée des amoureux d’Harley-Davidson. On se croirait parfois dans une version Club Med d’un épisode de Sons of Anarchy.

*Cozumel est aussi le paradis des plongeurs. Et des filles (como yo) qui aiment regarder les beaux gars en wetsuit se préparer à partir pour la barrière de corail.

*J’ai pris le ferry en haute mer (spéciale dédicace à la Ledoux) et cela m’a permis d’apprendre que mon orgueil est plus fort que mon mal des transports, même quand ça brasse en ta. Ainsi, si je n’ai pas vomi par-dessus bord, j’ai tout de même pas eu de fun, même si j’avais dépassé la limite quotidienne permise de Gravol.

*Playa del Carmen est exactement comme dans mon souvenir, à l’exception de nombreuses nouvelles constructions : frénétique et touristique. Je me suis presque fait insulter de refuser de me faire crosser par un vendeur de bijoux. Et je ne m’étais jamais fait autant fait offrir de drogues dures ever. Party on Playa del Carmen!

*J’ai fait des siestes pas mal chaque jour. Je me suis aussi levée en même temps que le soleil tous les matins, sauf celui où mon mec m’a joué un tour et descendu les toiles de fenêtres pour que je pense que c’était encore la nuit. Ça a marché.

*J’ai joggé, fait des longueurs de crawl dans une piscine de 40 mètres et joué au tennis. Avec parcimonie. J’ai mangé et bu. Pas avec parcimonie.

*J’ai atteint le niveau 14 à Tetris. Quand je ferme les yeux, je vois encore des blocs fluos qui descendent à une vitesse folle.

*J’ai pogné Légendes d’automne en espagnol à la télé un soir. Le film s’appelle Leyendas de Passion. On a déduit que c’était parce que l’automne était un concept flou au Mexique. Ah oui, et Brad Pitt latino, c’est oui.

*Je constate avec joie que je n’ai pas perdu mes skills dans la langue de Cervantes.

*Le dernier rayon de soleil de la journée à Cozumel est vert. Steve pourrait vous expliquer les motifs scientifiques de cela, moi je trouve ça cool de me dire que c’est parce que le jaune du soleil qui touche le bleu de la mer = vert.

*J’ai définitivement une relation passionnelle avec la tequila. Et les mojitos. Et les quesadillas. Et les calmars. Moins passionnelle avec mon bucket.

*Il y a beaucoup de tatouages réussis sur cette planète. Et autant de ratés. Surtout celui d’un castor fâché étreignant un drapeau canadien vu sur l’épaule d’un Ontarien.

*Entente tacite d’amoureux : j’accepte de jouer au Ping-Pong si tu acceptes qu’on aille danser un soir.

*Je n’ai pas été une seule fois sur Internet en plus d’une semaine. Ça ne m’a pas manqué, quoiqu’en témoigne la longueur de ce post qui est une sorte de florilèges de tous ces statuts Facebook que j’aurais pu faire. Et du fait que je cherche encore le nom de l’acteur qui jouait dans Matchstick Men avec Nicolas Cage.

*La seule nouvelle dont j’ai eu conscience c’est que les USA ont déclaré la guerre à l’état islamique. (Si j’ai bien compris CNN latino). Qu’est-ce qu’on a manqué d’autre?

2015

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S’il est de bon ton et un tant soit peu à la mode de ne pas prendre de résolution pour la nouvelle année, je dois dire que perso, j’apprécie immensément l’exercice de me poser un peu, de me fixer des objectifs, de formuler quelques souhaits et de regarder un peu en arrière pour mieux aller de l’avant. Voici donc dans le désordre, mes résolutions pour la prochaine année.

  • Méditer quotidiennement. Pour ressentir une plus grande paix intérieure, pour taire le bruit ambiant, le stress et l’anxiété, pour aller chercher davantage de lumière. Je ne pense pas qu’il soit en moi de devenir une mini-yogi ou un temple du zen, mais j’aime l’idée de me consacrer 20 à 30 minutes par jour pour prendre une pause et me vider l’esprit. Jumelé à de la nage, de la course, du Pilates et du spinning, je vise l’esprit sain dans le corps sain.
  • Favoriser la réflexion plutôt que l’opinion. Un souhait individuel et collectif à la fois. Je m’engage à cesser de perdre temps et énergie à me fâcher contre les trolls, les opinioneux, les gosseux. Je vais épurer mon fil Facebook, mon compte Twitter, fermer la télévision et ne plus chercher à être de toutes les conversations. Je suis tannée de me faire dire quoi penser et encore plus fatiguée de me faire croire que je dois participer de peur de passer à côté. En 2015, je cultive mon j’men câlisse.
  • Passer plus de temps en famille. Mes grands-parents sont en forme et je gagne en sagesse et en bonheur chaque fois que je les voie. Idem pour mes parents à qui je ne consacre pas assez de temps et d’amour, même s’ils sont tout le temps dans mes pensées. J’ai aussi un filleul qui me demande régulièrement de passer du temps ensemble (lire ici aller au Biodôme et prendre le métro) et une nièce au sourire à me ramollir les genoux. Ma famille est grande, me comble et compte aussi dans ses rangs des amis proches que je compte célébrer et voir autant que faire se peut. La famille, c’est parfois le sang, mais c’est toujours le cœur.
  • Lire et écrire. J’ai créé Le laboratoire du pardon en 2014 avec l’envie d’y commettre quelques mots une fois par semaine…à date c’est mal parti, mais j’aspire tout de même en 2015 à écrire plus de fiction, et à lire autant qu’en 2014. Une trentaine de livres l’an dernier, et pourquoi pas 50 cette année!
  • Accueillir la gentillesse. Envers les autres  et envers moi-même. J’ai envie de positif, de bonté et si mes amis avec qui je fais du jogging et de la nage m’ont surnommé Speedy P’tit coeur, j’ai rarement la même indulgence à mon endroit. En 2015, je serai plus gentille avec les gens que j’aime, à commencer par moi. Je favoriserai aussi des random acts of kindness auprès de mes concitoyens le plus souvent possible.
  • Mieux consommer. J’ai commencé l’an dernier et je dois dire que ça eu pas mal de succès. J’ai acheté moins de vêtements de piètre qualité et seulement une paire de chaussures! Cette année, je continue sur cette voie et je prônerai l’achat local le plus souvent possible, notamment en me procurant tous mes légumes chez les maraîchers du marché Jean-Talon.
  • Nourrir mon intellect et mon cœur. Avec tout ce qui est cité dans les précédentes résolutions, mais aussi avec des podcasts, des journaux, des magazines, la radio, des documentaires, de la musique, des livres, des films, des rencontres et des conversations avec des gens de qui j’ai quelque chose à apprendre, à qui j’ai quelque chose à offrir.

À tous, bonne année 2015! 

Chacun cherche son chien saucisse

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Bo Derek, c’est mon chien saucisse. J’ai toujours trouvé ça drôle de donner une dénomination humaine connue à un animal ou à une plante. J’ai déjà nommé un cactus Whitney Houston et quand j’étais petite, mon hamster s’appelait Bruce Springsteen. C’est que mon amour pour le Boss ne date pas d’hier, hein.

J’ai choisi ce nom-là parce que sa sonorité chantonne et claque sous la langue, parce que Bo Derek est à la défense des animaux, parce qu’elle a joué dans le très mauvais mais culte Tarzan. J’ai été un peu beaucoup déçue quand j’ai appris qu’elle a appuyé les Républicains et George W. Bush au début des années 2000, mais il était trop tard. Bo Derek le chien saucisse était entré dans le langage commun, dans nos vies, peu importe les allégances politiques.

Bo est restée avec moi quand Paul -pas McCartney- est parti, laissant derrière nous cinq ans de vie commune et de sexe les dimanches matins seulement. Un couple plus très passionnel, auquel je croyais tenir. Un couple que Paul a tenté de réchapper en achetant un chien. Comme certains font des enfants. Mais nous, on ne faisait même pas assez l’amour pour ça.  C’était donc plus simple d’acheter un chien. De toute façon, j’en avais toujours voulu un, sans oser le dire. Comme je n’osais pas dire grand-chose en fait.

Il avait trouvé Bo Derek sur Kijiji. Il prononçait KiDjiDji et ça me rendait folle, surtout qu’il était constamment à la chasse au plus offrant, quitte à faire deux heures de voiture pour aller chercher une table dont nous n’avions pas besoin ou trois pneus d’hiver usés. Il avait été cueillir la petite Bo chez une famille établie en Montérégie, sans me le dire, et me l’avait offert en cadeau. Il avait vu les étoiles dans mes yeux quand elle avait fait son entrée dans le portique en reniflant nos chaussures et en tremblotant un peu, le derrière allongé se dandinant et les griffes cliquetant sur le plancher.

Bienvenue chez toi ma belle petite Bo Derek. Tu seras heureuse ici avec nous.

Paul n’était toutefois pas assez heureux. Et moi je ne pouvais pas l’être pour deux. Trois mois après l’arrivée du chien, il me quittait pour une autre.

Vous saviez qu’il y avait une rubrique Rencontres sur Kijiji, vous?

Sur le coup, me faire remplacer par une aubaine blonde aux yeux bleus (un sosie de Miss Derek, ha!), ça nous a fait mal. Bo se couchait devant la porte à longueur de journée et semblait attendre que Paul rentre. Si je n’avais pas trouvé ça aussi pathétique -j’ai quand même beaucoup d’orgueil-, je me serais étendue à ses côtés. Au lieu de ça, je passais de longues heures à retourner les dernières années dans ma tête, le cœur en miettes, en gardant mes mains occupées le plus possible.

Durant des semaines, je me suis demandé ce que j’aurais pu faire de différent. Mettre un costume d’écolière sexy une fois de temps en temps pour l’allumer? M’affirmer davantage?  Me trouver un amant? Me poser des questions quand Paul s’est soudainement mis à sortir le chien-saucisse plusieurs fois par jour, parfois pour de longues heures? Un teckel une demi-journée au parc, c’est louche, non?

Comme dans les dernières années de notre histoire d’amour, je préférais le confort du déni. Aux yeux de tous, nous semblions si parfaits, si lisses. Petit couple au bonheur tranquille, aux yeux rieurs, avec de bons boulots et maintenant un joli chien pur race bien élevé. À la surface de l’eau, tout était calme et limpide. Et en dessous, ni Paul ni moi ne nous agitions pour tenter d’éviter la noyade.

Quand il a pris la décision de partir, il n’a nullement manifesté l’envie de partager la garde de Bo Derek, tout entier qu’il était à sa nouvelle conquête. À sa nouvelle vie. Au fond,  ça m’a soulagé. Entre elle et moi, ça avait été le coup de foudre à la seconde où je l’avais eu dans mes bras, petite boule chaude au poil court. Je ne me serais probablement jamais remise d’avoir été laissée aussi par elle. Je serais vraisemblablement avachie devant la porte à attendre son retour.

 

***

Mais on se remet de tout. Même d’un chagrin d’amour.

Les semaines vont et viennent. On arrête graduellement de vouloir être quelqu’un d’autre pour qu’il nous aime encore. On cesse de l’attendre avec la laisse dans la gueule.

Un jour, comme chaque jour, on sort se promener. Toujours un peu moins à reculons. En ne se traînant plus les pattes.  On rit en la voyant se shaker le badonkadonk, ses pattes courtes faisant du mieux qu’elles peuvent, vu les circonstances de sa physionomie. On se dit que ça fait du bien de l’entendre rire, enfin.

On s’assoit à la table à pique-nique trônant au centre du parc.

On vaque à ses occupations, soit aller à la rencontre d’un Bullmaastif au cœur tendre.

Le grand brun assis tout près parle en premier.

-Elle s’appelle comment?

-Bo Derek, comme l’actrice. Et lui?

-Bruce. Comme Springsteen.

***

Je dédie ce texte à Geneviève Lefebvre, auteure et scénariste, dont le dernier-né, Va Chercher, raconte bien mieux que moi l’histoire d’une jeune femme et de son chien. Bizarrement, ce n’est qu’en arrivant à la fin de cette entrée de blogue que j’ai vu la proximité de mon sujet au sien! Le chien saucisse Bo Derek traîne dans mes cartons depuis quelques années, c’est un plagiat bien involontaire de ma part. Mon amie ne m’inspire donc pas juste avec ses souliers de course ou dans le couloir de la piscine! Mais dans toutes les sphères de ma vie. (Allez acheter son livre, c’est un ordre.)

Le hibou

{Une fiction inspirée par l’actualité}

Un appartement de la rue Berri, tout juste au sud de l’avenue Laurier. Sur le Plateau, mais vraiment pas dans ce qu’il a de plus beau. Une espèce de gros bloc à l’air post-soviétique face à l’église avec quarante-douze logements aussi crades les uns que les autres. Dans l’entrée commune, juste au-dessus des boîtes aux lettres en rang d’oignon, une toile affreuse d’un coucher de soleil de bord de mer. Le paradis en enfer, bébé.

Sur le plancher à carreaux brun et blanc tout écaillé, des bottins téléphoniques non-réclamés et des Publisacs éventrés de leur circulaire de Jean Coutu. Dans l’air, une odeur de vieille serpillière. Un coup de sonnette au 116.

Il habite au rez-de-chaussé, complètement au fond de l’étage. C’est un tout petit deux et demi, avec du tapis industriel gris mur à mur. Une moquette ayant salement besoin d’un shampoing. Une seule fenêtre dans la cuisine. En fait une vieille porte patio à la vitre bariolée de traces de doigts.  Avec vue sur une cour intérieure de béton où les pigeons se cachent pour mourir. Un drap blanc cassé serti de poinsettias comme rideau.

Elle entre sans enlever ses chaussures et le rejoint directement dans le salon-chambre. Il fume, en grattant distraitement sa guitare dans la quasi-pénombre éclairée seulement par un hibou-bougie avec une chandelle qui se consume dans le ventre.

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Il lève les yeux vers elle, dépose son instrument, puis écrase son mégot dans le cendrier, lui faisant signe de s’asseoir à côté de lui. Trois petites tapes de la paume de la main sur le matelas qui fait office de lit, de divan, de table de salle à manger. Une invitation qu’elle attend mais pas vraiment.

Le regard attristée par le décor, elle s’assoit. Elle l’a quitté quelques semaines auparavant, le sortant de son appartement où elle l’avait recueilli récemment. Elle l’avait renvoyé à coups de cris et de pleurs, en tenant dans sa main gauche une lettre enflammée qu’il avait délibérément laissé à la vue pour qu’elle la trouve. Des mots fiévreux et amoureux qui ne s’adressaient pas à elle. Des mots qu’elle aurait voulu entendre des centaines de fois, mais qu’il ne lui avait jamais déclamé. Une déclaration comme elle en rêvait depuis qu’il était entré dans sa vie. Une délicatesse dans les propos qu’elle ne lui avait jamais connu.

Elle sait aujourd’hui qu’elle l’aime encore. Sinon, elle ne serait pas ici. Elle sait qu’il ne l’a jamais aimé, sinon, ils n’en seraient pas là.

En regardant les murs blancs et nus, la poussière qui flotte dans l’air et les assiettes sales empilées sur une boîte de carton, elle se sent un peu coupable et même responsable de le voir dans cet appartement qu’il a trouvé le même jour où elle l’a foutu dehors de chez elle. Ses vêtements dans une main et ses instruments de musique dans l’autre.

La crisse de lettre d’amour n’avait pas fait le voyage. Elle l’avait brûlé. Elle aurait peut-être dû lui laisser quelques jours de plus pour se trouver mieux. En même temps, elle avait eu si mal. Elle manquait d’air et d’espace. Il avait eu tellement de Passez Go et de 200$ réclamés directement dans son maigre porte-feuille.

Ses amis et parents ne l’avaient jamais rencontré. Elle le gardait jalousement pour elle. Il avait fini par céder son bail et à emménager chez elle. Mais les absences répétées, les appels étranges et avinés au cœur de la nuit, le sexe peu fréquent mais étouffant, elle se trouvait toutes les excuses pour se taire et même si elle savait qu’elle courait à sa perte, elle était amoureuse. L’amour a souvent le dos bien large…

Dès leur première fois, elle avait vu que c’était un amant plus expérimenté qu’elle, avec des penchants au lit beaucoup moins romantiques que les siens. Il en savait plus qu’elle. Et si l’amour passait par la chair un peu tuméfiée? Il pouvait bien s’enfoncer dans le fond de sa gorge un peu plus loin que ce qu’elle était capable de tolérer. Elle obtempérait en retenant un haut-le-cœur et se cambrait d’amour et d’espoir au moindre petit frôlement au creux des reins.

Il pouvait la prendre violemment au réveil en lui murmurant des saletés dans l’oreille. Elle ne disait pas non, ni oui, elle ne disait rien. Qui ne dit mot consent, right? Elle n’aimait pas tellement ça, mais au moins, pendant ce temps-là, ils étaient ensemble. Elle fermait alors les yeux et se promettait qu’un de ces matins, il se lèverait avant quatorze heures pour lui faire un café et la réveillerait à coups de bisous à la mousse de lait. Il préférait lui tirer les cheveux. Elle préférait se dire que c’était une caresse. Ça faisait mal, mais il ne ferait pas ça s’il ne l’aimait pas un peu hein? Et il savait être parfois si charmant.

Aujourd’hui, assise à côté de lui, elle se dit qu’elle pourra s’affranchir de cette relation houleuse, dramatique, passionnellement douloureuse. Cet après-midi, ce sera la dernière fois qu’ils se verront. Il lui a demandé hier, for old times sake. Une fois la colère des derniers jours passée, l’ennui avait kické in et elle avait avait été incapable de dire non. Demain, elle supprimera son numéro de téléphone de son portable et effacera tous ses courriels. Demain, il ne sera plus qu’un souvenir. Aujourd’hui, il est si beau. Aujourd’hui, il semble si perdu.

Dès qu’elle se pose sur le matelas, il la prend dans ses bras. Longtemps. Un souffle chaud, une respiration apaisante. Un frisson lui parcours l’échine alors qu’il lui caresse la nuque, tout doucement. Un baiser lent sur la clavicule, un regard.

« Tu m’as manqué, tu me manques. Tu sens si bon, ma belle. »

Elle ne dit mot. Tant de douceur…  Alors qu’il l’embrasse délicatement et que ses mains se faufilent sous son chemisier, elle se permet un instant d’envisager que le bonheur se cache peut-être ici sur la rue Berri. Que le soleil brille peut-être un peu à travers la porte-patio sale et que cette toute nouvelle douceur, qu’elle ne lui a jamais connue, il en maintenant un peu pour elle. What if?

Cet après-midi, il l’a couché sur le ventre et l’a sodomisé. Elle a retenu son souffle alors qu’il s’est inséré violemment en elle sans prévenir. Ça a été sa première fois. Sans son consentement à elle, sans son amour à lui.  La tête enfoncée dans le matelas, elle a attendu que ça passe en regardant du coin de l’œil le hibou. On aurait dit qu’il la veillait, et la lueur chaude qui passait à travers ses yeux tristes à lui, lui renvoyaient son propre désespoir à elle.

Éventuellement ce fut terminé. Il s’alluma une cigarette et l’embrassa tendrement en remettant son pantalon.  Elle s’habilla en silence malgré la douleur qui faisait grimacer. Elle se dirigea vers la porte. Puis se ravisa.

Sans un regard vers le matelas, elle pris délicatement le hibou. Toute la tendresse du monde était dans son geste. Le feu de la chandelle a vacillé dans le ventre de l’oiseau mais a refusé de s’éteindre. Elle est sortie.

Les mots cerclés

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Le laboratoire du pardon m’est venu lors d’un atelier de création littéraire il y a quelques années. Atelier de création littéraire: énième tentative de me susciter l’urgence d’écrire mon roman, occasion en or de me valider auprès d’autres anxieux du verbe, tape dans le dos pour imposteure en plein syndrome.

Durant un des cours, la prof nous a demandé de tracer sur une feuille de papier cinq ou six cercles, du plus grand au plus petit. Je me souviens très bien avoir espéré, en bonne handicapée du coup de crayon, trouver un compas au fond de mon vieil étui en cuir datant du secondaire. En plus de l’habituel bazar de stylos, quelques épluchures d’aiguisoir, I love R.E. écrit en stylo feutre noir, brutalement rayé par un tonitruant I love K.P., des paroles de Tori Amos peintes en liquide correcteur, (Nothing is gonna stop me from floating) un cimetière de confettis blancs sortis de mon poinçon.

Mais pas de compas.

Ainsi, mes cinq cercles emboîtés comme des poupées russes décharnées avaient l’air respectivement d’un globe terrestre (la chance de la débutante), d’un ballon de rugby, d’une amande, d’un boulette de steak haché aplatie, puis d’une toute petite balle de ping-pong. Comme prévu, j’avais pas du tout évalué les formes et les proportions.

Dans l’espace sis entre chacun des cercles, il fallait y indiquer un mot. Ces cinq mots pouvaient être liés entre eux, ou pas. Il suffisait de laisser aller l’inspiration créatrice du moment. J’ai commencé par écrire Laboratoire dans le globe terrestre. Sans raison. Chimie dans le ballon, pour avoir un semblant de suite dans les idées. Chimie m’a mené à Amour (oh surprise), qui m’a fait penser à Amant ( re-oh surprise), qui s’est traduit par de la Tristesse dans le steak haché, pour finalement coincer le Pardon dans une balle de ping-pong.

Plus satisfaite de mes choix de mots que de mes talents en dessin, j’ai levé la tête de mon cahier alors que la prof nous lançait ses instructions:

« Prenez le premier et le dernier mot de votre diagramme de Venn de cercles qui ne se touchent pas, et faites un exercice d’écriture sous ce thème. 300 mots. On se reparle dans 20 minutes. Go! »

Pour être bien honnête, je ne me souviens pas de mon texte. Je peux toutefois presque jurer que c’était à propos d’un gars que je fréquentais à l’époque et qui, s’il savait me faire sourire, n’avait pas son pareil pour me faire pleurer. Il faut dire que j’ai toujours eu un petit (gros) penchant pour les mots écrits dans un livre ouvert, et l’atelier de création littéraire constituait alors un formidable complément à ma séance bimensuelle de psychothérapie. Nous y reviendrons sûrement ici.

Ce garçon n’était ni R.E. ni K.P., mon étui à crayons étant demeuré en 1998. Si je l’avais mis à jour chaque fois que j’ai eu envie d’affirmer mon amour en Sharpie, il y aurait eu potentiellement toutes les combinaisons d’initiales possibles les unes sur les autres.  Ça aussi on y reviendra.

Je me souviens toutefois avoir aimé tout de suite la combinaison de mon Laboratoire globe terrestre et de mon Pardon ping-pong. Quelques années plus tard, Le Laboratoire du pardon devient mon espace d’essai-erreur, mon entre les lignes. Entre les ballons et la viande, j’espère trouver un territoire amande douce.  J’apporte ici mon étui à crayons où les cœurs de feutre sont maintenant un peu moins rayés, mais où les mots de Tori Amos (et ceux de bien d’autres) résonnent encore et toujours. Et où il n’y a toujours pas de compas.